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Le Singe est revenu

Créé le 17/03/2026 13:37

Il y a eu d'abord un silence inhabituel. Un silence de l'hiver, épais et fermé sur lui-même ? Non. Un silence retenu, le genre qui précède quelque chose. Le château lui-même retenait sa respiration.

Puis un frémissement dans les murs, un courant d'air vif et chaud qui s'est faufilé sous les portes, comme si le vent avait été convié à la fête et ne voulait pas manquer ça. Une note tenue quelque part, aiguë et joyeuse, à la limite de l'audible. Et lui est entré les bras chargés de projets comme on rentre du marché avec trois fois plus que ce qu'on avait prévu d'acheter. Il les a laissés s'effondrer et s'étaler en longueur sur la table, et il a regardé autour de lui avec cet air à la fois ravi et souverain de quelqu'un qui vient de signer un bail sur un appartement qu'il n'a pas les moyens de louer et qui trouve ça absolument formidable.

Rééditer le premier tome. Continuer la distribution en librairie. Le salon du livre à Laragne le 29 mars. Les expositions de peinture au printemps, à l'été. Les histoires pour enfants sur les châteaux intérieurs qui attendent dans un tiroir et méritent de sortir. Compiler des articles pour une édition papier. Finir le tome 4. Relire le tome 3. Organiser des cafés philo, des rencontres en librairie. Le potager, aussi, ne pas oublier le potager. Et trouver comment vivre de tout ça, vraiment, concrètement, parce que le monde est vaste et le travail est beau et il y a des gens partout qui attendent ces graines sans le savoir encore.

Le Singe tenait son panier d'une main. De l'autre, il semait à la volée, large, généreux, comme un personnage mystique qui bénirait les lieux et les gens qui s'y trouvent. L'instant avait quelque chose de solennel. Un mariage de promesses. Sacré à sa façon.


Le Chien a ouvert un œil. Tout ce vacarme, cette agitation, ces projets qui s'étalent sur la table, ça ressemblait à quelque chose qui méritait peut-être une réaction. Il a reniflé l'air. Il a regardé autour de lui. Et puis il a vu le Hibou, là, présent, qui observait sans sourciller. Si le Hibou n'était pas inquiet, c'est qu'il n'y avait pas de danger réel. Juste du vent. Du bruit joyeux. Il a posé sa tête entre ses pattes et s'est rendormi.

La Tortue, elle, ne dormait pas. Elle regardait la table. Tous ces projets étalés, tous ces élans simultanés. Elle n'a rien dit, mais quelque chose s'est resserré doucement dans sa poitrine, une question silencieuse : y aura-t-il assez ? Assez d'énergie, assez de temps, assez de tout pour mener de front tout ce que le Singe venait de déposer là ? Elle s'est enfoncée un peu plus dans sa carapace. Pas par refus. Par précaution.

L'Éléphant avait déjà ouvert ses archives. Il cherchait les précédents, et il les trouvait sans peine. D'autres printemps, d'autres tables couvertes de projets magnifiques. Il connaissait la suite : l'élan de mars, le début d'essoufflement en mai, la facture ou la fatigue qui arrive en juin, et la liste qui rétrécit doucement, silencieusement, jusqu'à l'hiver. Il a posé ses registres bien en vue, sans un mot. Un soupir à peine. L'air de quelqu'un qui aime profondément le Singe et qui a déjà vu ce film.

C'est là que le Hibou a parlé. Pas pour refroidir la salle. Pas pour dresser un bilan ou pointer les risques. Il a juste posé sa main sur la table, au milieu des projets éparpillés, et il a dit quelque chose comme : tout ça est réel, et tout ça est bien. Il n'a pas prétendu que tout se ferait. Il n'a pas promis que l'élan tiendrait jusqu'en décembre. Mais il a accueilli. Il a reconnu. Et dans la salle, quelque chose s'est déposé.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas la liste. Toute liste de printemps ressemble à une autre liste de printemps : trop longue, trop joyeuse, légèrement irréaliste. Ce qui est intéressant, c'est que le Singe ne fabrique pas de l'illusion. Il fabrique de l'élan. Ce n'est pas la même chose.

Sans lui, le château dort. L'Éléphant administre, la Tortue préserve, le Hibou évalue, le Chien surveille. Mais c'est le Singe qui ouvre les fenêtres. C'est lui qui fait qu'un matin on décide de peindre un tableau, de monter le volume de la musique pour passer le balai, d'appeler quelqu'un qu'on n'a pas appelé depuis des mois, de commencer un chapitre sans savoir encore où il va. Sans cet élan, le château est bien géré et parfaitement mort.

Son piège, évidemment, c'est que l'élan sans discernement ressemble beaucoup à de la dispersion. Mais son génie, que j'oublie trop souvent, c'est qu'il garde les graines au chaud. Il les tient vivantes. Même celles qu'on ne plantera pas cette saison. Même celles dont on ne sait pas encore ce qu'elles deviendront.

Il y a un mot qui traîne parfois dans ces moments-là. "Gagner sa vie." Comme si elle était quelque chose à mériter. Le Singe ne comprend pas cette expression. Et ce printemps, je crois qu'il a raison.

C'est déjà un travail. Un travail qu'on n'a pas besoin de gagner.


Je ne sais pas encore ce que je planterai cette année, ni dans quel ordre, ni si le potager aura autant d'importance que le tome 4 ou moins. Mais je regarde la table avec une bienveillance que je n'ai pas toujours eu pour lui.

Le soleil entre. Le Chien dort.

Ça commence bien.


Cet article s'inscrit dans le cadre du Traité de Politique Intérieure, une série qui explore les mécanismes du système nerveux à toutes les échelles. Si le Singe t'a parlé, tu trouveras le désir sous sa forme la plus incarnée dans Le Désir, et la Tortue dans sa propre lumière dans Ce qui brûle encore.

Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.

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