Couverture de Le Larsen de l'Aube

Le Larsen de l'Aube

Créé le 06/03/2026 06:49

Six coups. L'église les égrène dans le noir comme des galets qu'on lâche dans un puits. Personne ne les attend. Personne n'en a besoin.

Le chien de garde dort la gueule contre le sol froid, épuisé d'avoir aboyé contre des ombres trop grandes pour ses crocs. Il a arrêté de croire que sa voix porte jusque là-bas.

Le silence n'est pas silence. Il siffle, corde tendue à se rompre, signal sans émetteur, alarme sans incendie proche. La maison craque. L'horloge bat. Chaque seconde, une lamelle de plomb posée sur la poitrine.

Quelque part, un père ne dort pas. Il fait défiler les nouvelles dans le noir, cherchant une lumière dans les décombres du quartier où sa mère a vécu. Elle est morte il y a dix ans. Elle aura échappé aux bombes. Il y a des deuils qui, soudain, ressemblent à des grâces.

Nos petits soucis du matin ont la honte de se savoir petits. Ils se taisent presque, intimidés par l'ampleur du reste. Presque. Ils sont là quand même, ces grains de sable dans les rouages de l'intime, qui murmurent : si tu ne maîtrises pas l'infime, comment oses-tu rêver de réparer l'immense ?

On voudrait crier quelque chose dans la direction du monde. Aime-toi. Arrête. Tiens. Mais crier dans l'espace interstellaire n'envoie aucun son nulle part. Il n'y a pas de milieu pour le porter. Il n'y a que le geste du cri, la bouche ouverte dans le vide.

L'éléphant porte les guerres superposées, chaque image nouvelle collée sur toutes celles d'avant. Il sait que ça a déjà brûlé. Il sait que ça brûlera encore. Mais il porte aussi l'autre mémoire, celle du lien qui a tenu, du geste qui a compté, du soir où l'on n'a pas pleuré seul. Enfouie sous le poids du présent, elle existe encore. Il veut y croire. Il s'y accroche comme au souvenir d'une maison d'été.

Le hibou s'est tu. Le trône est vide, non par exil, par lassitude. La tortue s'est retirée, pas en fuite, en retrait, là où le sang bat encore, lentement, dans l'espace infime entre le larsen du dehors et le larsen du dedans.

Et le singe, ce matin, ne partage rien, ne signe rien, ne s'indigne pas. Il ne trouve plus rien à mordre dans l'assiette vide. Anhedonie : le mot savant pour dire que plus rien n'allume. Alors il prend la plume. Pas pour construire. Pas pour réparer. Juste parce que la main bouge encore, et que c'est peut-être la dernière forme de faim qui reste.

On ne répare pas l'humanité. On se répare avec elle, maladroitement, une main tendue dans le noir vers un inconnu qui ne dort pas non plus, une phrase posée dans le vide des plateformes qui dit : je sais que ton ciel a une couleur différente du mien. On pleure quand même ensemble.

Poser une pierre. Une seule. Froide, réelle. Pas pour bâtir l'édifice, juste pour ne pas laisser le sol nu. Pour que demain, si le hibou rouvre un œil, il trouve encore quelque chose sous ses serres.

Six coups. L'aube n'est pas encore là. Mais tant que ça siffle, c'est que le fil n'est pas coupé. Tant que la main bouge, c'est que l'appétit revient.

Partagez cette page sur vos réseaux sociaux
Envie de ne rien manquer ? Inscrivez-vous à la newsletter pour recevoir mes prochains articles directement par email !

Commentaires

Ju Mirfak le 07/03/2026 19:23

Ce commentaire me va droit au cœur, merci Anonyme. Quand la syntaxe explose comme ça, c'est que quelque chose a traversé. C'est tout ce qu'on demande à un texte.

Anonyme le 07/03/2026 07:32

Nom de dieu de bordel de merde Julien que c'est beau que c'est vrai que c'est bien dit!!!! Quelle écriture quelle souplesse dans le langage Oui, le Monde, aimes toi . Il y a urgence

Laisser un commentaire

Connexion
Inscription