La faute de trop, vraiment ?
Créé le 28/02/2026 17:40
Parti pris contre parti pris
En réponse à Edwy Plenel, Mediapart, 27 février 2026
Ce que j'ai entendu. Ce qu'on me dit d'y voir.
J'ai regardé ce discours en direct.
Quand Jean-Luc Mélenchon a évoqué Jeffrey Epstein et joué sur la prononciation de son nom, j'ai compris qu'il s'amusait d'une polémique, celle que suscitait déjà, dans certains cercles, la façon de prononcer ce patronyme. J'y ai entendu quelque chose de plus large : une dénonciation de la manière dont les puissants manipulent l'information, dont ils orientent les récits pour protéger leur monde. Ce n'est qu'après coup, en lisant les réactions, que j'ai découvert ce qu'on était censé y avoir vu.
Je ne dis pas que mon interprétation est la seule possible. Je dis qu'elle existe, et que Plenel ne la convoque jamais. Il tranche sans douter. C'est précisément ce doute-là, ce refus d'un verdict unique, que cet éditorial aurait dû s'imposer.
Qui suis-je pour prétendre connaître les intentions de Jean-Luc Mélenchon ? Personne. Je ne peux parler que de ce que j'ai entendu, d'abord dans le discours lui-même, ensuite dans le débat qui a suivi. Et c'est précisément là que réside le problème central de cet éditorial : Edwy Plenel, pas plus que moi, ne sait ce que Mélenchon avait en tête. Mais contrairement à moi, il tranche. Avec certitude. Avec autorité. Comme si l'intention était un fait établi, vérifiable, incontestable.
Ce n'est pas du journalisme d'investigation. C'est un procès d'intention.
J'ai lu des analyses qui circulent sur cette séquence. Certains y voient une stratégie de polarisation assumée : saturer l'espace médiatique, consolider un électorat anti-système, incarner le "seul contre tous". D'autres une maladresse politique réelle, coûteuse : le temps médiatique des cadres de LFI serait alors phagocyté par l'obligation de désamorcer la polémique, au lieu de dérouler le programme ou d'attaquer le gouvernement. Mais qui pose ces questions aux cadres de La France Insoumise ? Rarement les mêmes médias qui consacrent leur temps d'antenne à la polémique plutôt qu'au programme. Quant aux alliances rendues "plus coûteuses" par cette séquence, de quelles alliances parle-t-on ? De celles construites sur des convictions communes, ou de celles que certains partis soignent pour préserver leur image ?
Ni Mélenchon ni le mouvement insoumis ne sont animés par l'antisémitisme. Qu'un mot, une formulation, puisse involontairement convoquer des codes dangereux : c'est une question légitime, qui mérite d'être posée avec soin. Mais entre pointer une maladresse de langage et instruire un procès en intentionnalité, il y a une distance que Plenel franchit sans s'en expliquer.
Ce que le texte fait, et ce qu'il dit qu'il fait
Edwy Plenel a le droit d'écrire ce qu'il écrit. C'est même son rôle. Mediapart a construit sa légitimité sur le refus de se taire quand tout le monde regarde ailleurs, et ce travail mérite le respect qu'on lui doit. Mais avoir le droit d'écrire quelque chose ne dispense pas d'en assumer les conséquences. Et les conséquences de cet éditorial, il faut les nommer.
L'article se présente comme une alerte. Une alarme tirée depuis les rangs de la gauche, par un de ses vigiles les plus aguerris, face à ce qu'il perçoit comme une faute morale irréparable. Le sous-titre dit tout : "la faute de trop". Le verdict est rendu avant que le lecteur ait lu la première ligne.
Ce n'est pas un reproche à Plenel. Il assume lui-même que son texte est un "parti pris", le terme figure dans la rubrique. Un éditorial est un texte de combat, et il n'y a aucune raison de feindre le contraire. Mais précisément pour cette raison, il faut le lire pour ce qu'il est : non pas un travail d'investigation sur les propos tenus à Lyon, mais une prise de position dans une bataille d'hégémonie qui traverse la gauche depuis des années.
Cette bataille, Plenel et Mélenchon la mènent depuis longtemps. Elle porte sur la Russie, sur l'Ukraine, sur la Syrie, sur le rapport aux médias, sur la stratégie populiste. Ce n'est un secret pour personne. Rappeler ce contexte ne disqualifie pas les arguments de Plenel, certains méritent d'être entendus. Mais cela oblige à poser la question honnêtement : qui est en position d'arbitrer l'interprétation des propos lyonnais ? Et pourquoi Plenel s'arroge-t-il ce rôle sans le discuter ?
Je ne prétends pas être neutre dans ce débat. Personne ne l'est. C'est précisément ce que j'essaie de dire.
La nuance concédée, puis effacée
Plenel prend soin de le préciser, au milieu de l'article : il parle de "la personne, ses paroles et ses écrits, et non pas de son mouvement, dont le programme ne souffre aucune ambiguïté sur le terrain de l'antiracisme."
C'est une concession importante. Le programme de La France Insoumise est net sur ces questions. La base militante, des centaines de milliers de personnes engagées dans des luttes sociales, féministes, écologistes, antiracistes concrètes, ne se réduit pas aux sorties d'un leader. C'est Plenel lui-même qui le dit.
Mais relisez le titre. Relisez la conclusion. "Face au fascisme, elle ne pardonne pas. Et nous y sommes." Le "elle", c'est la maladie mortelle du sectarisme, et le "nous" désigne la gauche tout entière. La nuance du milieu de l'article a été avalée par la dramaturgie du texte. Ce qui commence comme une critique d'un homme finit comme un procès d'un mouvement.
En réduisant LFI à sa lecture de Mélenchon, Plenel reproduit exactement le biais médiatique dominant qu'il prétend combattre : celui qui efface le programme derrière la personnalité. Les militants insoumis ne sont pas des suiveurs aveugles. Distinguer le leader du mouvement est une capacité politique élémentaire que l'éditorial leur dénie implicitement.
Le paradoxe qu'il refuse de nommer
Plenel conclut sur l'urgence : le fascisme progresse, la gauche est divisée, le sectarisme peut être fatal. Il a raison sur le diagnostic. Mais il refuse de regarder en face ce que son propre texte produit.
Un éditorial à charge dans Mediapart contre la principale formation de gauche, au moment précis où la droite et l'extrême droite cherchent à la disqualifier globalement, ne reste pas sans effets. Ce n'est pas une raison de se taire, la liberté de la presse n'est pas négociable, et subordonner la critique journalistique à un calcul politique serait une régression grave. Mais c'est une raison d'être précis, mesuré, de distinguer soigneusement ce qu'on cible. Or Plenel, malgré sa concession formelle sur le programme, n'a pas été précis. Il a écrit un texte dont le titre, le ton et la conclusion débordent largement la personne qu'il dit viser.
Appeler à l'unité antifasciste dans la dernière ligne d'un article qui fracture méthodiquement la gauche, c'est une contradiction qu'il faut nommer. Pas pour lui intenter un mauvais procès. Pour que le débat soit honnête.
Ce qui devrait nous occuper
La vraie question n'est pas : "Plenel avait-il le droit d'écrire cela ?" Oui. La vraie question n'est pas non plus : "Mélenchon est-il au-dessus de la critique ?" Non, et les insoumis les moins naïfs le savent mieux que quiconque.
La vraie question est celle-ci : est-ce que les idées portées par La France Insoumise, la souveraineté populaire, la bifurcation écologique, la justice fiscale, l'émancipation sociale, méritent d'être enterrées sur la base d'une interprétation contestée de propos tenus lors d'un meeting ?
C'est sur ces idées que se joue l'avenir. Pas sur la guerre de chapelles qui oppose, depuis des années, deux visions de ce que la gauche devrait être. Cette guerre-là, Plenel et Mélenchon peuvent la mener entre eux. Elle ne devrait pas décider de ce que les millions de personnes qui souffrent des politiques actuelles peuvent espérer.
Un mouvement politique n'est pas son leader. Il est ses idées, ses militants, ses combats quotidiens. C'est cela qu'il faut défendre. Et c'est cela, précisément, que l'éditorial de Plenel, dans son acharnement sur une personnalité, finit par occulter. Ce n'est pas abandonner les cadres qui sont aujourd'hui en première ligne. C'est rappeler que le projet les dépasse, et les survivra.
La France Insoumise n'a pas besoin qu'on défende ses leaders. Elle a besoin qu'on défende ses idées.
J'ai écrit deux textes dans les jours qui ont suivi, depuis l'intérieur de ce qui s'est passé : L'allumette et la poudre observe ce que 24h de viralité politique révèlent sur nos mécanismes. Loyal à qui ? Loyal à quoi ? pose la question que les centaines de commentaires ont soulevée sans la nommer. Et La voix qu'on n'entend pas prolonge tout ça sur l'emballement médiatique de la semaine précédente.
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Commentaires
Michelle le 06/03/2026 15:59
plusieurs points : Merci pour cet article. Je n'avais pas écouté encore le discours (et je n'ai écouté que l'extrait incriminé, à présent). D'abord, je pense que ce n'est pas la seule prononciation qui fait sauter en l'air (moi y compris), mais la manière dont JLM parle de cette prononciation, sa manière d'appuyer sur le mot. Je peux vraiment penser que c'est blessant, il est inutile de le nier (je ne suis pas juive, mais j'ai vu plusieurs personnes de bonne foi s'exprimer dans le sens de leur malaise - moi aussi, je ressens ce malaise). L'article de Plenel, maintenant : non, il ne peut pas dire tout ce qu'il veut, sous couvert d'éditorial. Il ne peut pas laisser libre cours à sa détestation, et c'est pourtant ce qu'il fait. L'article de Plenel parle aussi de "dépolitisation", ce qui me parait très grave. Pour cette raison, j'approuve que vous distinguiez le dirigeant du parti du parti lui-même. Certes LFI se raidit "en bloc" contre les attaques, mais en interne la politique y est travaillée, nourrie. C'est notamment en cela qu'il a blessé largement les soutiens de LFI. Pour le reste, je n'ajoute rien à ce que vous avez dit.
Tadik le 05/03/2026 08:10
Merci pour ce texte, Plenel rejoins les rangs des "Irresponsables", il devrait lire très attentivement Johan Chapouteau.
Ju Mirfak le 04/03/2026 16:58
Merci à toutes et à tous pour vos retours Un grand merci pour vos lectures attentives (merci Patricia, Anann Cha et Anonyme) et pour la justesse de vos remarques. Soizic, votre interrogation souligne bien l'absurdité de ces procès en phonétique qui finissent toujours par confisquer le débat d'idées. Je voulais surtout prendre le temps de répondre à l'objection d'Aubert, qui met le doigt sur un paradoxe absolument central. Vous avez parfaitement raison : affirmer que les militants ne sont pas des « suiveurs aveugles » se heurte violemment à l'image que le mouvement renvoie de l'extérieur. Pourquoi cette impression de bloc monolithique ? Face à un écosystème politico-médiatique qui exploite la moindre divergence interne comme une preuve d'effondrement, le réflexe militant a toujours été de « faire bloc » en cas de tempête. La peur de donner des munitions à l'adversaire ou à l'extrême droite pousse souvent à taire les nuances en public pour protéger une unité de façade. Le piège de la loyauté silencieuse Le problème, c'est qu'à force de s'interdire la moindre critique publique pour protéger le navire, le mouvement finit par projeter l'image d'un groupe incapable de recul ou de libre arbitre. C'est un piège politique redoutable. Écrire ce texte n'avait pas pour but de juger qui que ce soit, ni de laisser penser que j'apprécie ou n'apprécie pas telle ou telle personne — qu'il s'agisse d'une figure politique, d'un éditorialiste, ou même des auteurs de certains commentaires sur les réseaux sociaux. Il s'agissait avant tout de détacher les individus du projet collectif et du débat public. C'est la preuve qu'on peut défendre farouchement une vision de la société et un idéal d'émancipation sans que cela soit conditionné par nos affinités avec untel ou untel. Séparer les idées des personnes physiques qui les portent ou les commentent est la seule manière de redonner de l'oxygène à nos réflexions. Merci encore d'avoir nourri cet échange. P.-S. : Mon site actuel n'avait pas été conçu au départ pour accueillir de véritables espaces de débat, et je dois avouer que je me suis laissé surprendre par la viralité de mon article sur Facebook ! Je travaille actuellement sur une nouvelle version du site qui permettra d'échanger beaucoup plus facilement, hors du bruit émotionnel des réseaux sociaux. Si vous souhaitez être tenu informé de ces évolutions et de mes prochaines publications, je vous invite à vous inscrire à ma newsletter. En attendant, d'autres textes sont à venir. Vous pouvez d'ailleurs déjà lire le suivant, L'allumette et la poudre, qui est en ligne sur le blog mais que je n'ai pas encore partagé ailleurs : https://www.jumirfak.art/blog/l-allumette-et-la-poudre
Aubert le 04/03/2026 10:41
Merci pour ce texte, qui pose bien la complexité de la problématique. Mais j'ai tiqué sur une phrase : "Les militants insoumis ne sont pas des suiveurs aveugles". Ce que vous affirmez dans cette phrase est peut-être vrai, mais vu de l'extérieur ce n'est pas l'impression que ça donne : LFI ressemble à un mouvement dans lequel les militants se gardent bien de la moindre critique -publique- envers le chef.
Soizic le 04/03/2026 07:30
Cela me semble juste et il serait bon que ce soit entendu. Quant à la question même de la prononciation je m'étonne que ça puisse faire polémique. Comment prononce t on le nom du théoricien de la relativité ?
Anonyme le 04/03/2026 02:54
Merci pour votre analyse
Anann Cha le 01/03/2026 09:31
C'est excellent. Merci.
Patricia Briand -Fontaine le 01/03/2026 06:17
Je vous remercie d'avoir écrit ce texte,je suis en total accord avec vous
Patricia Briand -Fontaine le 01/03/2026 06:17
Je vous remercie d'avoir écrit ce texte,je suis en total accord avec vous
Ju Mirfak le 06/03/2026 16:48
Merci Tadik, je ne connais pas Johan Chapouteau, je vais chercher. Merci Michelle pour cette lecture attentive et honnête. Le malaise que vous décrivez, je le respecte pleinement, et je ne cherche pas à le minimiser. Chacun d'entre nous a ses propres ressentis face à une parole, et c'est légitime. De mon côté, j'ai fait le choix de garder mon opinion sur l'individu pour moi. Non par esquive, mais parce que l'opinion sur une personne est subjective, elle m'appartient et ne regarde que moi. Ce qui appartient au débat public, ce sont les idées, le projet collectif, le programme. Condamner un mouvement à travers le prisme d'un individu, c'est perdre de vue l'essentiel.